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Solidaires avec les enfants, par Gérard Aschieri

mercredi 6 septembre 2006  Enregistrer au format PDF


C’était à l’automne dernier, au moment où, à Sens, les enfants de Barbe Makombo avaient pris la fuite pour éviter l’expulsion de leur mère : nous étions reçus avec un représentant de Réseau éducation sans frontières (RESF), un de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et un du SNJ-CGT au cabinet du ministre de l’intérieur. L’atmosphère était à couper au couteau, les regards glacés, on se serait cru des mauvais élèves dans le bureau du proviseur. Aucune concession ne semblait possible.

Quelques semaines après, Nicolas Sarkozy me téléphonait pour m’annoncer qu’il avait décidé de permettre à tous les élèves scolarisés de terminer leur année scolaire. Et à la fin de l’année scolaire, pour la première fois, la circulaire du 13 juin ouvrait des possibilités de régularisation aux familles d’enfants "sans papiers" ; d’abord quelques centaines annoncées, ensuite 6 000.

Ce que nos interlocuteurs du ministère de l’intérieur semblaient considérer comme un insignifiant mouvement minoritaire, la défense des élèves en situation irrégulière et de leurs familles, avait pris une dimension qui rendait la revendication incontournable. Tout simplement parce que les Français ont du coeur et du bon sens, qu’ils considèrent que les enfants, quelle que soit la couleur de leur peau, sont précieux ; parce que, peu importe ses convictions ou les discours généraux qu’on tient, lorsqu’on s’aperçoit que les gens menacés d’expulsion sont l’élève qu’on a dans sa classe, le camarade de lycée, la mère que l’on rencontre tous les jours à la sortie de la maternelle, on perçoit l’injustice et le déchirement et on ne l’accepte pas.

Ce phénomène s’était déjà manifesté, depuis plusieurs années, au cas par cas, toujours avec cette caractéristique qu’il engageait des citoyens "ordinaires" au-delà de toutes les structures militantes. La nouveauté a été son amplification, grâce notamment au travail d’associations et de syndicats et à la constitution de RESF.

Face à cette situation, le gouvernement et plus particulièrement le ministre de l’intérieur ont cherché la parade : un faux équilibre entre ouverture et rigueur, un cocktail avec un petit tiers de régularisation et deux bons tiers de refus. Avec en prime des coups de force, comme à Cachan. Tout montre que les chiffres avancés - et qui n’ont pas varié - ont été déterminés a priori par un choix politique et non par l’examen réel des dossiers. Et les critères de la circulaire laissent une place suffisante à l’arbitraire pour permettre d’ajuster la réalité des décisions aux chiffres choisis a priori.

Quels que soient la bonne volonté et le sérieux des personnels des préfectures, les conditions sont créées pour que soient prises des décisions injustes, à géométrie variable. Avec des arguments qui ne peuvent que choquer : lorsque, pour justifier l’expulsion d’une famille ukrainienne, Arno Klarsfeld a évoqué la mauvaise maîtrise du français comme signe d’un attachement insuffisant à la France, je n’ai pu m’empêcher de penser à mon père, immigré italien, qui n’a jamais su faire la différence entre "pourquoi" et "parce que", et qui, il y a une quarantaine d’années, a obtenu sans problème un décret de naturalisation...

Il n’en reste pas moins que le gouvernement est sur le reculoir, que plusieurs milliers de famille vont sortir d’une situation précaire et que la question de la régularisation de tous est bien dans le débat public : chacun peut mesurer l’ampleur du phénomène : 30 000 dossiers déposés et quelques milliers qui ne l’ont pas été ou ont été a priori refusés : de 100 000 à 150 000 personnes concernées. Et chacun peut, à partir de ces chiffres, s’interroger sur les suites.

Va-t-on expulser tous ces gens, à coups de norias de charters ? A l’évidence, le gouvernement n’en a ni les moyens matériels ni les moyens politiques : vu ce qu’a été et continue d’être la mobilisation, le caractère insupportable de telles mesures ne manquerait pas de susciter une résistance de fond. En fait ce sont des dizaines de milliers d’enfants, de jeunes, de familles qui vont être condamnés de nouveau à la clandestinité et à la précarité, vivant, travaillant, étudiant sous la menace permanente d’un contrôle de police ou du choix politicien de faire un exemple. Qui a quelque chose à y gagner ? Certainement pas ceux qui étudient, travaillent, vivent avec eux ; certainement pas une France démocratique, une société solidaire, un Etat de droit ; sans doute les marchands de sommeil, les employeurs au noir, les margoulins de tout acabit, tous ceux qui profitent de la détresse et de la précarité.

L’argument en général avancé est qu’il ne faut pas créer à travers l’école une "filière d’immigration" ni donner le signe d’un laxisme qui laisserait penser que "chacun peut venir s’installer en France comme il veut". Quand on voit quasiment chaque semaine ces images de bateaux chargés d’hommes, de femmes et d’enfants qui risquent leur vie (et souvent la perdent) pour arriver dans les îles des Canaries ou de Lampedusa. On peut se demander si le laxisme ou la rigueur présumée de la politique française d’immigration est pour quelque chose dans leurs motivations. Et il serait sans doute intéressant de voir ce que plusieurs années de politique affichée de rigueur et de refus de régularisation ont produit comme effets sur la réalité de l’immigration.

En fait, il serait peut-être temps de se poser la question du bon bout par lequel prendre ce problème : pourquoi ne pas essayer l’autre bout, celui d’une véritable politique de codéveloppement, avec des moyens réellement à la hauteur de la situation ?

Mais, aujourd’hui, la question qui nous est posée est celle du sort que nous réservons à des gens qui vivent en France, souvent y travaillent, y étudient, ont des enfants dans nos écoles : précarité et clandestinité, ou régularisation ? Des pays démocratiques voisins ont fait le choix de la régularisation de centaines de milliers de "sans-papiers". Il n’y a là ni extrémisme ni irresponsabilité. Régulariser n’est pas seulement une solution d’humanité ou de générosité, c’est une solution raisonnable qui s’impose. Ayons la hauteur de vue et le courage pour l’admettre.

En tout état de cause, il me paraît certain que nos collègues, tout comme les parents et les élèves de nos écoles, nos collèges et nos lycées, ne changeront pas et qu’ils se mobiliseront à chaque fois qu’une menace d’expulsion se fera jour. Et la FSU en sera.


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