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Travail des femmes et conciliation de la vie : L’économie patriarcale bien de chez nous.

mardi 13 octobre 2009  Enregistrer au format PDF


Une des conquêtes méconnue de la lutte féministe des années 70 a été d’identifier le fondement du système politique patriarcal, à savoir : le travail domestique accompli par les femmes à titre gratuit pour le plus grand profit des hommes. Le texte majeur en France qui a mis en lumière l’économie politique du patriarcat est l’article intitulé L’Ennemi principal (1) de la sociologue Christine Delphy. Son analyse démontre que le travail domestique et l’élevage des enfants reposent quasi exclusivement sur les femmes et que ce travail non rémunéré est effectué gratuitement, contre rien, au profit des hommes.

Le fait que les femmes françaises soient entrées massivement dans le salariat ne change strictement rien à l’affaire. Pour mémoire, rappelons le retard considérable pris par le législateur français à libérer les femmes mariées de l’autorisation de leur époux pour exercer une activité professionnelle alors qu’elles représentaient, dès avant l’adoption de la loi de 1965, la moitié de la population active. Si la femme travaille, écrit Delphy, « non seulement son emploi ne la dispense pas du travail domestique mais il ne doit pas nuire à ce dernier. La femme n’est donc libre que de fournir un double travail contre une certaine indépendance économique ».

C’était il y a quarante ans ! Les dernières enquêtes nous permettent de faire le point sur l’évolution des comportements et la répartition du travail au sein des couples. Surprise ? Presque rien n’a changé.
En 1998, une enquête de l’Insee avait déjà établi que 80 % du travail domestique était encore assuré par les femmes. Deux ans plus tard, une autre enquête de la Direction des études du ministère du travail montrait que trois pères sur quatre n’effectuaient aucune tâche parentale au quotidien, quel que soit le nombre de leurs enfants et que le travail parental – une quarantaine d’heures par semaine – reposait aux deux tiers sur les mères (2). La dernière étude du même organisme datant de 2002 établit que le temps passé par un enfant seul avec son père est de 4h22 par semaine, alors qu’il est de 29h25 pour la mère (3). L’enquête de Danièle Boyer sur les pratiques des pères bénéficiaires de l’Allocation parentale d’éducation (1 homme éligible sur 100 contre 1 femme sur 3 a recours à ce dispositif) montre que même chez ces pères au foyer, si l’on assiste à une meilleure répartition du travail parental, les rôles ne sont pas pour autant inversés : ils ne s’investissent pas dans la sphère domestique, au détriment de leurs épouses pourtant salariées (4). Enfin, en 2005, une étude menée par l’Ined et l’Insee (5) permet à nouveau d’évaluer la participation des pères au travail parental.

Même si on observe des nuances dans la nature des tâches, les chiffres de l’inégalité de l’implication parentale n’ont pas varié d’un iota. L’image du « nouveau père » et de la « paternité contemporaine » ou encore l’idéal de partage égalitaire des tâches de soins et d’éducation sont des remarquables mystifications qui viennent occulter la persistance de la division sexuelle inégalitaire du travail domestique. Malgré l’égalitarisme des discours, la tradition patriarcale continue à gouverner les habitudes familiales : les mères assurent le quotidien et l’intimité, les pères les sorties et les jeux.
En 2009, les hommes tirent toujours profit du travail domestique gratuit accompli par les femmes. Comble du paradoxe, en jouant sur la coexistence de systèmes juridiques européens et français qui juxtapose un principe général d’égalité de droit et des mesures spécifiques compensant des inégalités de fait (par exemple avec les lois sur les retraites des mères fonctionnaires), ils parviennent même à retourner les politiques d’égalité entre les sexes à leur profit (6).
Si on comprend aisément pourquoi les hommes ont intérêt à profiter du travail gratuit des femmes (stratégie du « travailler moins pour gagner plus »), on peine à identifier la stratégie du comment.
Comment, depuis ces dernières décennies les hommes arrivent-ils à occulter cette partie immergée de l’iceberg patriarcal ? Comment la classe politique quasi exclusivement masculine arrive-t-elle à se faire passer pour féministe dans les médias et l’opinion ? Par quel tour de magie parvient-elle à nous faire prendre des vessies pour des lanternes ?

La réponse est assez simple : en employant les deux artifices des magiciens, l’illusion et la prestidigitation. Le premier fabuleux tour d’illusion consiste à nous faire croire que la France est autant le pays des droits de l’Homme (avec un grand H) que le pays des droits des femmes, de l’égalité des sexes et de la mixité. Le second tour de prestidigitation consiste à nous faire détourner le regard de notre sexisme pour l’orienter ailleurs. C’est un stratagème efficace très en vogue ces dernières années qui peut se résumer ainsi : le patriarcat sévit « là–bas », dans les pays arabes et africains, en Iran et en Afghanistan ou chez nous mais seulement en banlieue chez les hommes et les femmes originaires de « là-bas » (7). Alors qu’il ne sévit pas « ici », pas « chez nous », pas dans la République française. On se focalise ainsi uniquement sur le foulard islamique hier et la burqa demain, et pas sur l’économie politique du patriarcat bien de chez nous.

Thomas Lancelot

1 - Christine Delphy, L’Ennemi principal. Economie politique du patriarcat, Ed. Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes, 1998.

2 - Anne-Marie Devreux et Gérard Frinking, Les pratiques des hommes dans le travail domestique. Une comparaison franco-néerlandaise. Paris : CSU-CNRS et DARES-Ministère de l’emploi et de la solidarité, 2001.

3 - Anne Bustreel, « Les facteurs de l’implication du père dans la garde des jeunes enfants », dans La petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre, sous la direction de Nathalie Coulon et Geneviève Cresson, éd. L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 2007.

4 - Danièle Boyer, « Le congé parental peut-il promouvoir l’égalité entre hommes et femmes » dans La petite enfance. Entre familles et crèches, entre sexe et genre, sous la direction de Nathalie Coulon et Geneviève Cresson, éd. L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 2007.

5 – Carole Brugeilles et Pascal Sébille, « La participation des pères aux soins et à l’éducation des enfants. L’influence des rapports sociaux de sexe entre les parents et entre les générations » Politiques sociales et familiales, n° 95, pp. 19 – 32, mars 2009.

6 - Anne-Marie Devreux, « « Le droit, c’est moi. » Formes contemporaines de la lutte des hommes contre les femmes dans le domaine du droit » dans Nouvelles questions féministes, Vol. 28, N° 2 /2009.

7 – Il faut écouter les témoignages involontairement hilarants de certaines personnalités « qui s’engagent » recueillis dans le DVD de l’association Ni putes ni soumises, Itinéraire d’un combat, MK2 doc, 2004.


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