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Tribune de G.Aschieri parue dans la Revue Services Publics de mai 2006

mardi 6 juin 2006  Enregistrer au format PDF


Emploi public : voir la réalité en face

S’il est un propos convenu parmi les décideurs politiques et tous ceux qui prétendent penser sur la fonction publique c’est bien le cliché sur l’incontournable diminution des effectifs. On ne compte plus les rapports et analyses divers qui s’effrayent de la progression des effectifs de l’emploi public, y compris en additionnant des phénomènes divers, et concluent dogmatiquement sur la nécessité de réductions drastiques : la question des départs à la retraite est quasi systématiquement appréhendée comme une opportunité à saisir dans cette unique perspective et le chiffre d’un départ sur deux à ne pas remplacer semble pour certains devenu la seule approche des questions de l’emploi public.

Certes on trouve quelques amendements à ce discours : certains nous disent qu’il ne faut pas se focaliser sur un chiffre, que la réduction des effectifs ne doit pas être uniforme et qu’il faut tenir compte des besoins, différents selon les secteurs. Mais l’entrée est toujours la même : la réduction de l’emploi public est posée a priori comme une nécessité, justifiée par le souci de réduire la dette publique. Et le résultat est que des réductions drastiques interviennent dans des secteurs où les besoins sont réels et forts, tout simplement parce que c’est là que sont à la fois les effectifs et les départs à la retraite les plus nombreux . De ce point de vue les coupes claires intervenues dans l’éducation sont exemplaires de cette démarche. Il ne s’agit pas tant d’adapter les ressources aux besoins que de plier les besoins à des ressources dont on a décidé à l’avance qu’elles devaient se réduire.

Lorsque l’on regarde d’ailleurs tous les discours et la pratique en matière de Gestion des Ressources Humaines dans la Fonction Publique une constante saute aux yeux : l’a priori d’une réduction des effectifs surdétermine les politiques de GRH. Et cette constante n’est pas pour rien dans la méfiance des personnels vis à vis des démarches de GRH. Comment en effet accepter de discuter et de s’engager dans un cadre caractérisé par de tels a priori ? Comment ne pas susciter de rejet lorsque l’on donne le sentiment aux personnels qu’ils sont source de gaspillage et que l’on a d’abord pour objectif de rentabiliser encore plus leur travail pour éviter de recruter ?

L’autre conséquence de ce type de démarche est que sont largement inhibées toutes les réflexions et les politiques à mettre en œuvre pour faire face à un défi qui est devant nous, celui de recruter des personnels qualifiés à la hauteur des besoins.

Or la réalité est là. Et elle a de multiples facettes.

C’est d’abord la réalité des besoins des services publics. Notre société a besoin de services publics qui fonctionnent mieux et répondent aux attentes de notre société, y compris aux attentes nouvelles, en matière par exemple d’éducation et de formation, de santé, de sécurité, de développement durable...
Or la plupart de ces besoins nouveaux ne peuvent trouver de réponse que dans l’existence de personnels qualifiés, présents sur le terrain. Est ce un hasard si une récente enquête d’opinion publiée par la Gazette des Communes (sondage IPSOS du 23 février 2006) montre l’attachement des français à l’emploi public ? Non seulement les personnes interrogées sont 82% à souhaiter « tout à fait » ou « plutôt » que leurs enfants deviennent fonctionnaires mais il se trouve une majorité (51%) pour souhaiter que « tous ou presque tous » les départs à la retraite soient remplacés et l’affirmation selon laquelle il y a « trop de fonctionnaires », posée séparément pour les trois fonctions publiques, est systématiquement minoritaire. Il convient certes de ne pas faire dire à une enquête d’opinion plus que ce qu’elle ne dit mais comment ne pas y voir simplement la conscience partagée de l’utilité de la fonction publique, de l’efficacité de l’emploi public, de l’existence de besoins auxquels on ne peut répondre autrement ? L’écart entre l’opinion publique et la vulgate technocratique sur le nombre de fonctionnaires devrait au minimum interroger tout un chacun sur la réponse à apporter aux besoins.

Une autre facette de cette réalité est l’importance de la précarité dans les fonctions publiques : une étude de la DARES début 2006 est venue opportunément rappeler que le pourcentage de contrats à durée déterminée était supérieur dans le public à ce qu’il est dans le privé : certes les données de cette enquête montrent une réalité complexe, avec par exemple un pourcentage de CDD en baisse dans la Fonction Publique d’Etat, et les notions qu’elle utilisent ne renvoient pas automatiquement à la précarité telle qu’on peut l’entendre habituellement dans no secteurs. Il n’en reste pas moins qu’elle montre une réalité qui correspond à ce que sur le terrain vivent les personnels : les besoins sont là et c’est à travers des emplois précaires qu’on y répond de plus en plus souvent.

Il n’est qu’à voir la valse incessante des emplois « aidés » qu’on met en place pour les supprimer au bout de quelques années et ensuite les rétablir sous une autre forme, souvent encore plus précaire...Difficile de ne pas y voir un choix politique : confronté à l’impossibilité d’ignorer totalement les besoins on y répond par des décisions à courtes vues et des formes sans cesse plus dégradées d’emploi. Les premières victimes en sont ceux qui, souvent jeunes, sont ainsi recrutés. Mais cela va aussi à l’encontre de ce qui est indispensable à l’action publique : la pérennité, les qualifications, la formation des personnels... Cette situation donne tout son sens au refus implicite de répondre à une de nos demandes : limiter dans la loi les possibilités de recours aux emplois précaires. Et cela jette une lumière cruelle sur la réalité qui est derrière les discours vertueux sur la GRH !

Les thuriféraires de la réduction de l’emploi public ignorent ainsi un autre aspect de la réalité : le rôle des services publics dans la lutte contre le chômage. Quel sens donner aux proclamations de guerre pour l’emploi lorsque l’état programme des plans de réduction d’emplois qui n’ont rien à envier aux plans sociaux qui suscitent l’indignation dans les grandes entreprises privées ? Comment conduire efficacement une politique d’ouverture de la fonction publique à la diversité de la société - préoccupation très légitimement partagée par les sondés de la Gazette - dans un contexte de rétraction de l’emploi public ? Les mesures mises en avant dans cette perspective risquent très vite d’apparaître comme de futiles gadgets.

Mais et les déficits ? La dette ? nous dira-t-on, ils sont réels, incontournables et on ne peut non plus accepter raisonnablement qu’ils perdurent. Certes mais en disant cela on doit aussi voir la totalité de la réalité. Il y a plusieurs manières de réduire les déficits ; il y a des dépenses improductives et d’autres qui peuvent constituer des investissements porteurs d’avenir. Nous avons à la FSU la faiblesse de penser que les services publics et l’emploi publics tout comme une politique salariale ambitieuse peuvent constituer des investissements susceptibles de contribuer à la relance de une croissance porteuse de réduction des déficits. Depuis des années on a multiplié des cadeaux fiscaux qui ne profitent qu’à certains, n’ont quasiment pas eu d’efficacité économique ou sociale et ont creusé les déficits. Cette situation mériterait au moins qu’on s’interroge sur un certain nombre de dogmes. Il y a au minimum un paradoxe à considérer comme normal de se battre pour essayer d’obtenir pour certaines catégories professionnelles un baisse de la TVA qui creusera un peu plus les déficits publics sans assurance de retombées réelles sur l’emploi et en même temps considérer comme impossible tout investissement dans l’emploi public dont les effets seraient directs et sans ambiguïté sur l’emploi des jeunes.

Il importe de sortir des clichés et des a priori et de se confronter à la réalité si l’on veut conduire une politique qui réponde aux besoins, aux attentes des usagers et de la société et à celles des personnels et qui rétablisse le dialogue et la confiance. Il y a là véritablement matière à dialogue social fructueux. Les personnels pour leur part y sont prêts ; ils sont demandeurs.


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